Internet a changé quelque chose de fondamental pour les gays, et plus encore pour ceux qui partagent un univers aussi minoritaire que l’ABDL : il nous a permis de nous trouver.
Il y a vingt ou trente ans, découvrir quelqu’un partageant à la fois son orientation sexuelle et un intérêt pour l’ABDL pouvait relever du hasard. Aujourd’hui, quelques recherches suffisent pour découvrir des forums, des applications, des réseaux sociaux et des communautés entières.
C’est une formidable avancée.
Mais une fois que nous nous sommes trouvés, une autre question apparaît : qu’est-ce qu’on fait de toutes ces connexions ?
Beaucoup de contacts, mais combien de vraies relations ?
Nous connaissons tous plus ou moins le phénomène. On découvre un profil. On échange quelques messages. On s’ajoute sur un réseau. On discute pendant quelques jours, parfois quelques semaines. Puis la conversation ralentit ou disparaît. Et on recommence.
Dans l’univers des rencontres, cette lassitude est devenue suffisamment visible pour qu’on parle de « dating app fatigue » ou de « dating burnout ». Des médias français et internationaux décrivent des utilisateurs lassés du volume de profils, des conversations multiples et d’une impression de recommencer sans cesse les mêmes rencontres.
Ce n’est pas forcément un rejet d’Internet. C’est plutôt une interrogation sur ce que produisent réellement ces centaines de possibilités de rencontres. Avoir accès à davantage de personnes ne signifie pas nécessairement créer davantage de relations.
Le surprenant retour des rencontres organisées
Un phénomène est à ce titre révélateur : on reparle aujourd’hui des agences matrimoniales et du matchmaking humain, que beaucoup pensaient condamnés par les applications.
Pourquoi quelqu’un habitué à disposer de centaines de profils sur son téléphone accepterait-il qu’un intermédiaire ne lui propose que quelques personnes ? Peut-être justement parce que la quantité n’est plus le problème.
Plusieurs reportages publiés ces dernières années décrivent l’arrivée dans les agences matrimoniales d’une clientèle plus jeune, parfois après plusieurs années passées sur les applications. Les motivations évoquées reviennent souvent : lassitude du défilement des profils, envie de sérieux, besoin d’un accompagnement humain et volonté d’aller réellement à la rencontre de quelqu’un.
Il faut rester prudent : cela ne signifie pas que toute la société abandonne les applications pour revenir aux agences matrimoniales. Mais le signal est intéressant.
Ce qui revient n’est probablement pas l’agence matrimoniale de nos grands-parents. C’est plutôt le désir de remettre de l’humain entre la connexion numérique et la rencontre réelle.
Et cette question ne concerne pas seulement la recherche amoureuse.
Quand une photo décide de la rencontre
Il existe une autre limite des applications, particulièrement visible dans l’univers gay.
Sur Grindr comme sur beaucoup d’autres services de rencontre, l’apparence occupe nécessairement une place considérable dans la première sélection. Une photo apparaît. En quelques secondes, parfois moins, on décide si quelqu’un nous intéresse.
Le visage, l’âge, le corps, le style deviennent les premières informations disponibles et donc, assez naturellement, les premiers critères de sélection.
Ce fonctionnement a sa logique lorsqu’on recherche une rencontre principalement fondée sur l’attirance physique ou sexuelle.
Mais une amitié ne se construit pas de cette manière.
On ne choisit généralement pas ses meilleurs amis en regardant une grille de photos. On finit par les aimer parce qu’ils nous font rire. Parce qu’ils savent écouter. Parce qu’on peut leur faire confiance. Parce qu’ils sont sensibles, curieux, généreux ou complètement décalés. Parce qu’une complicité s’installe.
Et aucune photo de profil ne sait vraiment montrer cela.
Ceux que les applications rendent presque invisibles
Cette prédominance de l’apparence produit aussi une conséquence plus difficile : tout le monde ne part pas avec les mêmes chances lorsque quelques photos constituent le premier filtre.
Certains correspondent davantage aux critères physiques valorisés sur les applications. D’autres moins. L’âge, le poids, un handicap, un physique atypique, une différence visible ou simplement le fait de ne pas correspondre aux canons du moment peuvent peser lourd lorsqu’une décision se prend en quelques secondes.
Cela ne signifie évidemment pas que chacun devrait être attiré par tout le monde. L’attirance ne se décrète pas.
Mais lorsqu’un espace de rencontre repose essentiellement sur cette attirance immédiate, certaines personnes peuvent finir par accumuler les silences, les refus ou simplement le sentiment d’être transparentes. À force, cela peut nourrir solitude, découragement et frustration.
Pourtant, ces mêmes personnes peuvent avoir énormément à apporter dans une relation humaine.
Car une photo ne montre pas forcément celui qui vous fera rire pendant tout un week-end. Elle ne montre pas celui qui remarquera que vous n’allez pas bien. Celui avec lequel vous discuterez jusqu’à trois heures du matin. Celui qui proposera spontanément son aide, saura détendre tout le monde ou dont la sensibilité ne se révélera qu’après plusieurs rencontres.
Une personne peut être presque invisible sur une application et devenir essentielle dans un groupe d’amis.
Changer la porte d’entrée de la relation
C’est aussi ce que nous essayons de faire avec DL-Frat.
Pas en prétendant que l’apparence physique n’existe plus. Nous sommes un groupe d’hommes gays et bi. L’attirance, le désir et la sexualité font partie de nos vies et peuvent naturellement exister entre certaines personnes.
Mais ils ne sont pas nécessairement la porte d’entrée de la relation.
Chez nous, la première découverte passe d’abord par quelques questions : pourquoi souhaites-tu rencontrer d’autres gars ? Que recherches-tu dans un groupe ? Quelle place l’ABDL occupe-t-il dans ta vie ? Qu’aimerais-tu partager avec les autres ?
Puis vient une première visio.
Et soudain apparaissent des choses qu’un profil restitue très mal : une voix, un humour, une sensibilité, une manière d’écouter, de rebondir sur ce que dit l’autre ou de trouver naturellement sa place dans une conversation.
Puis viennent d’autres visios. Et enfin les rencontres.
À ce moment-là apparaissent encore d’autres facettes : la manière de vivre avec les autres, les petites attentions, les passions, les défauts, les habitudes, les fous rires et toutes ces choses ordinaires qui font qu’un jour quelqu’un n’est plus « un contact ».
Il est devenu un pote.
Une autre chance de sortir de la solitude
Cette façon de se rencontrer peut avoir une importance particulière pour ceux qui se sentent peu à l’aise sur les applications classiques.
Quelqu’un peut avoir passé des années à penser qu’il intéressait peu de monde parce que ses photos suscitaient peu de réactions. Dans un autre environnement, il peut découvrir que son humour plaît énormément. Que les autres recherchent sa présence. Qu’il sait écouter. Qu’on lui fait confiance. Qu’il apporte quelque chose au groupe.
Cela ne résout évidemment pas toutes les solitudes. DL-Frat ne remplace ni la recherche amoureuse ni la recherche sexuelle.
Mais nous pouvons offrir un autre terrain de rencontre, avec d’autres critères.
Être drôle peut compter davantage qu’être photogénique.
Savoir écouter davantage qu’avoir le corps attendu.
Être attentionné davantage que savoir construire un profil séduisant.
Et donner envie aux autres de vous retrouver davantage que provoquer une attirance en quelques secondes.
C’est peut-être finalement la différence entre chercher à plaire et commencer à compter pour quelqu’un.
Internet est formidable pour trouver. Beaucoup moins pour devenir amis
Il serait pourtant absurde de faire le procès d’Internet.
Sans Internet, DL-Frat n’existerait probablement pas. Comment des gays ABDL vivant dans différentes régions de France auraient-ils eu une chance raisonnable de se rencontrer ?
Le numérique résout extraordinairement bien ce problème. Nous utilisons nous-mêmes un site, un questionnaire, la visioconférence, Discord, WhatsApp et d’autres outils pour nous découvrir et rester en contact.
Mais nous avons progressivement compris quelque chose : ces outils fonctionnent mieux lorsqu’ils sont des passerelles que lorsqu’ils deviennent une destination.
Une visio permet de découvrir quelqu’un. Elle ne remplacera jamais complètement le fait de passer un week-end avec lui.
Un message permet de prendre des nouvelles. Il ne remplace pas une discussion autour d’une table.
Et un profil permet de dire qui l’on est. Il ne dit pas comment quelqu’un rit, écoute les autres, participe à la préparation du repas ou se révèle passionnant au détour d’une conversation qui n’était absolument pas prévue.
Et paradoxalement, l’ABDL finit par prendre moins de place
C’est peut-être l’une des choses les plus intéressantes que nous avons découvertes depuis la création de DL-Frat.
Au départ, l’ABDL est essentiel. C’est lui qui permet la rencontre. Sans ce point commun très particulier, la plupart d’entre nous ne se seraient probablement jamais connus.
Mais lorsque les relations commencent réellement à se construire, quelque chose change.
On continue évidemment à partager cette facette de nous-mêmes. On peut en parler librement et la vivre sans jugement avec des personnes qui la comprennent. Mais on découvre tout le reste.
Les métiers. Les familles. Les passions. Les caractères. Les projets. Les vacances. Les emmerdes de la semaine. La musique. Les voitures. La cuisine. Ou n’importe quel sujet qui surgit un dimanche soir.
Et progressivement, on cesse d’être uniquement des profils ABDL pour devenir des personnes qui se connaissent.
C’est probablement là que commence réellement une fraternité.
Du virtuel au réel… puis du réel au virtuel
La logique de DL-Frat n’est donc pas de fuir Internet. Elle est plutôt circulaire.
Internet permet de se trouver.
La visio permet de faire connaissance.
Les rencontres permettent de vivre quelque chose ensemble.
Et le numérique permet ensuite d’entretenir ces relations jusqu’aux prochaines
retrouvailles.
Le virtuel ne remplace plus le réel. Il le rend possible.
Pourquoi nous ne cherchons pas à devenir un grand réseau
Cette distinction explique également quelque chose d’important dans notre façon d’imaginer DL-Frat.
Notre objectif n’est pas d’accumuler des centaines ou des milliers de membres.
Un réseau social devient généralement plus intéressant lorsque son nombre d’utilisateurs augmente. Une bande de copains fonctionne presque à l’inverse : au-delà d’une certaine taille, il devient impossible que chacun connaisse réellement les autres.
Nous avançons donc volontairement lentement : un questionnaire, une première visio, une charte, une deuxième rencontre, des dimanches passés ensemble puis, lorsque cela fonctionne, des rencontres dans la vraie vie.
Cela peut sembler long dans un monde où l’on peut obtenir cinquante nouveaux contacts en une soirée.
Mais justement : nous ne cherchons pas cinquante contacts.
Nous cherchons quelques personnes avec lesquelles nous aurons encore envie de passer un week-end dans plusieurs années.
Peut-être revenons-nous simplement à quelque chose de très ancien
Finalement, il n’y a peut-être rien de révolutionnaire là-dedans.
Les êtres humains ont toujours construit leurs amitiés autour d’expériences partagées : une école, un métier, un village, une association, un sport, une passion.
Internet a extraordinairement facilité la première étape : trouver les autres.
Mais il n’a pas supprimé la seconde : faire des choses ensemble.
DL-Frat essaie simplement de relier les deux : utiliser pleinement les possibilités du numérique pour permettre à des gars qui ne se seraient probablement jamais rencontrés de se trouver, prendre le temps de découvrir la personne derrière le profil puis, progressivement, éteindre les écrans et voir ce qui se passe lorsque nous sommes réellement ensemble.
Parce qu’au bout du compte, la réussite de DL-Frat ne se mesurera probablement jamais au nombre de personnes inscrites sur notre site, au nombre d’abonnés ou au nombre de membres d’un serveur Discord.
Elle se mesurera beaucoup plus simplement :
« Au départ, on s’est rencontrés sur Internet. Aujourd’hui, ce sont mes potes. »
Et DL-Frat demain ?
Si le numérique nous permet de nous trouver et le réel de construire des liens, une autre question apparaît : comment faire évoluer DL-Frat sans perdre ce qui fait justement sa force — une fraternité à taille humaine ?
Nous avons commencé à réfléchir à cette question dans un autre article.
Imaginer DL-Frat demain